Entre affaires et diplomatie, Israël gêné par le Qatar

Entre affaires et diplomatie, Israël gêné par le Qatar
الخميس 13 مارس, 2025

Samuel Forey et Ghazal Golshiri (à paris), Le Monde

Benyamin Nétanyahou, déjà en procès depuis 2020 pour corruption, fraude et abus de confiance, est menacé par une nouvelle affaire mettant en cause trois de ses assistants et leurs relations avec le Qatar, l’un des principaux médiateurs entre Israël et le Hamas depuis l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 et la guerre meurtrière lancée en représailles par Israël dans la bande de Gaza.

Le premier accusé, Eli Feldstein, 32 ans, issu d’une famille ultraorthodoxe, a été porte-parole du « bataillon Judée-Samarie », force composée d’appelés religieux et de colons, opérant en Cisjordanie occupée. Il a ensuite brièvement travaillé pour Itamar Ben Gvir, suprémaciste juif issu de la frange la plus radicale de l’extrême droite, devenu ministre de la sécurité nationale, aujourd’hui en retrait. Après le 7-Octobre, M. Feldstein a rejoint l’équipe de communication du bureau du premier ministre, sans avoir reçu l’agrément du Shin Beth, les services de renseignement intérieurs.

Il est accusé d’atteinte à la sécurité nationale pour vol et fuite de documents classifiés de l’armée israélienne. Arrêté au mois de novembre 2024, il risque la prison à perpétuité. En septembre, il aurait donné au quotidien allemand Bild des éléments indiquant que le Hamas n’était pas disposé à conclure un accord pour libérer les otages à Gaza. Et aurait soufflé une histoire au journal londonien The Jewish Chronicle, suggérant que le mouvement islamiste tenterait de faire passer des captifs israéliens de Gaza vers l’Iran. Deux allégations que Benyamin Nétanyahou a utilisées au cours de l’année 2024 pour justifier la poursuite de la guerre et mettre en pause les négociations entre Israël et le Hamas.

Relations délétères
Parallèlement, Eli Feldstein a été payé par une entreprise financée par le Qatar pour améliorer l’image de l’émirat dans l’Etat hébreu, alors que les deux pays n’entretiennent pas de relations diplomatiques. Deux autres proches conseillers de Benyamin Nétanyahou, Yonatan Urich et Israel Einhorn, sont en affaires avec le Qatar et ont organisé une campagne de promotion pour l’émirat, en amont de la Coupe du monde de football de 2022. Rien ne prouve que Benyamin Nétanyahou ait été au courant de ces agissements. Mais le Shin Beth a annoncé mi-février qu’il lançait une enquête sur les liens entre les membres du bureau du premier ministre et le Qatar. Et, le 27 février, la procureure générale d’Israël, Gali Baharav-Miara, a ordonné l’ouverture d’une enquête criminelle sur le sujet. « Ce n’est pas la première fois que nous faisons l’objet d’une campagne de diffamation de la part de ceux qui ne souhaitent voir ni la fin de ce conflit, ni le retour des otages restants auprès de leurs familles », répond de son côté un responsable du gouvernement qatari.

Ces relations délétères entre les deux pays ne datent pas des années 2020. Le Qatar s’est trouvé dans le viseur de l’Etat hébreu en 2007, quand il était le seul pays, avec la Turquie, à soutenir le Hamas après que celui-ci s’est emparé de Gaza. Les relations se sont encore tendues en 2012, lorsque le Qatar a accepté d’accueillir, à la demande des Etats-Unis, les cadres du mouvement islamiste, après qu’ils ont été chassés de Damas par le régime de Bachar Al-Assad.

En 2017, l’Autorité palestinienne, dans sa guerre fratricide contre l’organisation islamiste, cesse de payer les fonctionnaires à Gaza. En août 2018, Benyamin Nétanyahou accepte que les salaires soient versés par le Qatar, au moyen de valises de billets qui entrent dans l’enclave – pas moins de 30 millions de dollars par mois (27,5 millions d’euros) –, dont le Shin Beth soupçonne qu’une partie est allée directement au Hamas. Le premier ministre pensait entretenir la division du mouvement national palestinien en maintenant à Gaza un Hamas affaibli et sous contrôle. Jusqu’à ce que le massacre du 7-Octobre révèle à quel point cette stratégie était erronée. A ce jour, le premier ministre, refuse de reconnaître l’échec de sa politique, alors qu’une récente étude israélienne révèle que 87 % des sondés estiment qu’il doit « accepter la responsabilité pour les événements du 7-Octobre ».

Dans ce contexte, le Qatar s’est rappelé de façon inattendue aux Israéliens ces derniers jours, quand l’administration américaine, pour la première fois de son histoire, a engagé des pourparlers directs à Doha avec des responsables du Hamas, mouvement considéré comme une organisation terroriste par Washington. Adam Boehler, l’envoyé spécial de Donald Trump pour les otages, a mené le dialogue. Il a parlé d’une rencontre « très utile », alors que les négociations sur la deuxième phase du cessez-le-feu entré en vigueur le 19 janvier, sont bloquées. Israël a refusé de mettre en œuvre cette étape, qui devait voir le retrait total de l’armée israélienne de la bande de Gaza et l’installation d’un calme durable, prélude à une paix que refusent Benyamin Nétanyahou et ses alliés d’extrême droite. Washington a donc décidé de court-circuiter les Israéliens pour tenter d’avancer dans les négociations, notamment sur le sort des cinq otages israéloaméricains, dont un vivant, sur les 59 encore détenus dans l’enclave.

Si le premier ministre est resté discret sur cette initiative américaine qui l’a pris par surprise, son plus proche conseiller, Ron Dermer, a eu un échange téléphonique « tendu » avec Adam Boehler. Comprenant la « consternation et l’inquiétude » des Israéliens face à ces contacts directs, ce dernier a toutefois déclaré dimanche sur CNN : « Nous sommes les EtatsUnis. Nous ne sommes pas un agent d’Israël. »

« Cela a été un choc [pour les Israéliens]», reconnaît Shira Efron, directrice de recherche à Israel policy forum, un cercle de réflexion américain. D’autant que le premier ministre pensait avoir noué une relation spéciale avec le président américain après leur rencontre, début février, où a été pour la première fois proposé de vider Gaza de sa population et d’y bâtir un projet immobilier de luxe. « Nétanyahou est rentré de Washington porté par une hubris. Mais si lui ou Dermer pensaient contrôler Trump ou son administration, le réveil a été brutal. Ils ne peuvent ni contrôler, ni dire non au président américain », reprend l’analyste. Le président américain, qui tient par-dessus tout à la libération des otages, pourrait faire peu de cas de M. Nétanyahou, dont les partenaires les plus radicaux de sa coalition ont prévenu que si la guerre ne reprenait pas, ils feraient tomber le gouvernement. Nombre de médias israéliens s’inquiètent de l’influence grandissante du Qatar à Washington, insistant sur le fait que le fonds souverain de l’émirat a racheté, en août 2023, à Steve Witkoff et ses partenaires, l’hôtel Park Lane à New York, pour 623 millions de dollars. Dans une récente interview avec le journaliste américain Tucker Carlson, le premier ministre qatari, Mohammed Ben Abderrahmane Al Thani, s’est félicité d’entretenir une « relation personnelle » avec M. Witkoff, précisant avoir assisté au mariage de son fils.

Après le blocus de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis sur le Qatar entre 2017 et 2021, initialement soutenu par Donald Trump, « Doha a renforcé ses liens à Washington, en particulier avec les républicains, explique Anna Jacobs, de l’Arab Gulf States Institute à Washington. Aujourd’hui, les Qataris exercent une influence sur Trump, son gendre Jared Kushner et Steve Witkoff. Une grande partie de ces relations repose sur des intérêts économiques, sur lesquels les Qataris construisent leur influence politique. » Comme le reste du monde, les Israéliens apprennent à leurs dépens l’approche diplomatique de Donald Trump.