« L’Arabie saoudite n’est plus inféodée aux Etats-Unis et son regard est désormais tourné vers l’Est, vers la Chine et la Russie »

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« L’Arabie saoudite n’est plus inféodée aux Etats-Unis et son regard est désormais tourné vers l’Est, vers la Chine et la Russie »
الثلاثاء 26 سبتمبر, 2023

Poursuivant son objectif de diversifier son économie, Riyad se sent de moins en moins lié avec Washington par l’accord « pétrole contre protection » de 1945, tout en lui réclamant un pacte d’assistance, relève dans sa chronique Jean-Michel Bezat, journaliste au « Monde ».


Jamais les Saoudiens n’auront aussi bien porté le surnom de « rois du pétrole ». Ils ont repris la main sur le marché de l’or noir, avec le soutien actif de la Russie. Et si l’on en veut une preuve sonnante et trébuchante, il suffit de rappeler les profits faramineux de la compagnie nationale Saudi Aramco : 161 milliards de dollars en 2022 (environ 150 milliards d’euros), soit autant que les bénéfices cumulés des entreprises du CAC 40 en France. Avec un cours du baril qui a progressé de 25 % depuis fin juin pour se rapprocher de 100 dollars, la manne continue de pleuvoir sur un royaume qui s’oriente pas à pas vers une société plus ouverte et une économie plus diversifiée.

Inscrite dans le plan Vision 2030 du prince héritier Mohammed Ben Salman, dit « MBS », cette ambition a un coût très élevé, financé par sa principale ressource. Autant dire que le pétrole, exploité depuis 1938, n’a jamais été aussi crucial. Riyad fera tout pour en prolonger la production aussi longtemps que possible, reléguant la lutte contre le réchauffement climatique au second rang. Le ministre saoudien de l’énergie l’a confirmé, lundi 18 septembre, à Calgary (Canada), au Congrès mondial du pétrole. Oui à la transition énergétique, a souligné le prince Abdel Aziz Ben Salman, demi-frère de MBS, « mais en veillant à ce que l’énergie soit toujours abordable et ne constitue pas un obstacle à la transition, la prospérité économique et la croissance ».

L’Arabie saoudite domine l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), élargie en 2016 à treize autres producteurs emmenés par la Russie. Loin d’avoir éclaté après l’invasion russe de l’Ukraine, ce cartel informel de l’OPEP + a pris le contrôle du marché, abandonné par des producteurs américains de shale oil (« huile de schiste ») dont les financeurs sont plus avides de dividendes que de croissance de la production. Les Saoudiens et les Russes, premier et deuxième exportateurs mondiaux, ont resserré les vannes cet été pour maintenir un prix élevé, au moins 90 dollars si possible.

Diplomatie pragmatique
Le monde brûle plus de brut qu’il n’en pompe ; et l’OPEP elle-même prévoit un déficit d’offre de 2,7 millions de barils par jour (sur 103 millions) entre octobre et décembre. Saudi Aramco, qui extrait 10 % du brut mondial, est seule capable de mettre de grandes quantités d’or noir supplémentaires sur le marché. Mais Riyad ne bougera pas, sauf si les cours s’envolent jusqu’à menacer la croissance économique ; et nul doute qu’il resserrera les vannes si les cours replongent. Aucune des pressions américaines pour un rebond de la production n’a fait plier MBS. Y compris le calamiteux voyage du président américain, Joe Biden, à Djedda en juillet 2022.

Le royaume n’est plus inféodé aux Etats-Unis et se sent moins lié par l’accord « pétrole contre protection » scellé en 1945… tout en réclamant un pacte d’assistance à Washington. A rebours des grandes alliances pérennes entre blocs, il a choisi, comme de nombreuses puissances régionales, des rapprochements de circonstance et une diplomatie pragmatique, loin de tout alignement idéologique ou culturel. Ses regards sont désormais tournés vers l’Est. Et, sur le plan économique du moins, vers les deux adversaires de l’ancien parrain américain : la Chine, premier client de ses hydrocarbures, et la Russie, cogérante de l’OPEP +.

Jusqu’où peut aller cette prise de distance ? L’or noir aide MBS à sortir du tout-pétrole et à prétendre maîtriser des technologies de souveraineté, dans la défense et l’énergie nucléaire, pour affirmer sa puissance au Moyen-Orient. Avec l’Oncle Sam si possible, sans lui si nécessaire. Dès 2017, il affichait sa volonté de développer une industrie d’armement pour réduire sa dépendance aux États-Unis, au Royaume-Uni et à la France. Il crée alors une société d’Etat, financée sur le fonds souverain, avec l’objectif (hors d’atteinte aujourd’hui) que 50 % des équipements de son armée soient made in Saudi Arabia en 2030.

Les pétrodollars ne peuvent pas tout. Un tel projet requiert l’aide d’industriels étrangers, et les Etats-Unis sont vigilants. L’américain RTX (ex-Raytheon Technologies), fabricant des missiles Tomahawk, des Patriot et de vecteurs hypersoniques, aurait rompu les négociations d’un contrat de plusieurs milliards de dollars avec la société saoudienne Scopa Industries, vient de révéler le Wall Street Journal. L’usine produisant des systèmes de défense antiaérienne de dernière génération ne se fera pas en raison de liens supposés de Scopa avec des entreprises russes, biélorusses et chinoises sous sanctions internationales. Américains et Européens y regarderont de plus près avant de nouer des partenariats industriels stratégiques si Riyad s’écarte trop de son orbite occidentale.

Le programme saoudien de construction de centrales nucléaires est scruté d’aussi près. Il repose là encore sur des partenariats avec les pays maîtrisant la filière. Outre l’hostilité d’Israël, M. Biden a posé des conditions à l’exportation de ces technologies sensibles. Instruit par le précédent iranien, il demande aux Saoudiens de renoncer à toute velléité d’enrichir l’uranium et d’exporter du combustible pour éviter toute prolifération. MBS veut au contraire valoriser ses ressources uranifères et maîtriser l’enrichissement à des fins civiles – et militaires si l’Iran finit par disposer de l’arme atomique.

Fin août, au lendemain de l’annonce de son entrée dans le club des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), l’Arabie saoudite a laissé fuiter une information sensible : elle examine l’offre de Pékin – moins regardant que Washington – pour la construction d’un réacteur et le développement d’une industrie locale. Evidemment, une Amérique plus compréhensive lui épargnerait « les efforts et le mal de crâne de devoir aller voir ailleurs », a glissé MBS, le 20 septembre, dans un entretien à la chaîne Fox News. Comme s’il signifiait la difficulté, sinon l’impossibilité, de s’affranchir vraiment du protecteur américain.