L’Emirati Mohammed Ben Zayed et le Saoudien Mohammed Ben Salman ne sont plus alignés sur la politique américaine

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L’Emirati Mohammed Ben Zayed et le Saoudien Mohammed Ben Salman ne sont plus alignés sur la politique américaine
الجمعة 15 ديسمبر, 2023

La visite officielle de Vladimir Poutine aux Emirats arabes unis et en Arabie saoudite, le 6 décembre, illustre l’émancipation des puissances du Golfe vis-à-vis des Etats-Unis, estime, dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».


En cette matinée du mercredi 6 décembre, les couleurs de la Russie flottaient dans le ciel du golfe Arabo-Persique. Des chasseurs émiratis lâchaient d’épaisses volutes de fumée blanche, bleue et rouge. Les Emirats arabes unis (EAU) puis l’Arabie saoudite accueillaient Vladimir Poutine en visite officielle. On était très loin du martyre vécu par la population de Gaza. Pourtant, la brève escapade du président russe en terre arabe illustrait l’une des lois du monde d’aujourd’hui : les alliances ne sont plus ce qu’elles étaient.

Le président russe arrivait à bord de son Iliouchine-96, escorté de quatre Soukhoï-355, affichant tout à la fois la force militaire et le statut de grande puissance de son pays. En pleines guerres d’Ukraine et de Gaza, l’homme du Kremlin était salué en grande pompe, à Abou Dhabi comme à Ryiad, par deux pays proches des Etats-Unis. Premier enseignement, en forme de confirmation : Poutine n’est pas un paria dans le monde arabe. Pourtant, ce monde arabe-là n’est pas n’importe lequel : il appartient à la zone d’influence occidentale au MoyenOrient. Les EAU (1 200 000 citoyens) et l’Arabe saoudite (35 millions) dépendent de Washington pour leur sécurité.

Hommes forts dans la région, l’Emirati Mohammed Ben Zayed (MBZ) et le Saoudien Mohammed Ben Salman (MBS), à la tête de deux puissances pétrolières, sont des alliés stratégiques informels de Washington. Mais, signe des temps, les deux hommes ne sont pas alignés sur la politique américaine : sur l’Ukraine, par exemple, ils observent une stricte neutralité.

MBZ et MBS confirment un mouvement d’émancipation politique de la part de deux monarchies historiquement proches de l’Amérique. Il y a dix ou quinze ans encore, les Américains pouvaient compter, les yeux fermés, sur le vote de leurs amis du Golfe à l’ONU. Aujourd’hui, ceux-là flirtent ouvertement avec la Chine et avec la Russie.

« Dilemme stratégique »
C’est une caractéristique de l’époque : les pays du Sud global, surtout les riches, se refusent à choisir un camp, un « bloc ». Selon les sujets, ils suivent tantôt le leadership russo-chinois, tantôt le groupe « occidental ». L’infidélité fait partie du système. On est en couple avec les Etats-Unis pour sa défense, mais en affaires avec la Russie. Le divorce n’est pas obligatoire. Les alliances sont souples, beaucoup plus que durant la guerre froide. Résolument dans la mouvance occidentale sur le plan stratégique, les EAU et l’Arabie saoudite ne s’apprêtent pas moins à intégrer le camp des BRICS, ces émergents qui contestent la prééminence de l’Occident sur la scène internationale.

Les EAU fêtent le président russe mais signent concomitamment l’achat de systèmes américains de détection radar – pour faire face à l’Iran, allié stratégique de Moscou. Les Emirats se refusent à condamner l’agression poutinienne en Ukraine et jouent un rôle dans le contournement des sanctions économiques décidées par les Occidentaux contre les Russes. Pour autant, le Pentagone se félicitait ces jours-ci de disposer à Abou Dhabi d’un « partenaire vital pour la stabilité politique » de la région.

Dans un entretien accordé au quotidien libanais L’Orient-Le Jour, le 22 juillet, Emile Hokayem, de l’International Institute for Strategic Studies de Londres, expliquait : « Les pays du Golfe font face à un dilemme stratégique. Leur sécurité est avec l’Occident ; leur politique énergétique est liée à la Russie dans l’immédiat ; leur prospérité à long terme, y compris énergétique, est centrée sur la Chine et l’Asie de l’Est. »

Au sein de l’OPEP+, qui rassemble les principaux producteurs de pétrole, Poutine et ses hôtes du Golfe s’entendent sur le maintien d’un prix important du baril, et tant pis si le coût de l’essence à la pompe aux Etats-Unis n’est pas favorable à la réélection du démocrate Joe Biden. Sur cette question, la maison des Saoud n’obéit plus à la Maison Blanche.

Vladimir Poutine, qui fait l'objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour enlèvement d’enfants par les forces russes en Ukraine, ne craignait rien, ce 6 décembre : ni les EAU ni l’Arabie saoudite ne sont signataires du traité fondateur de la Cour. Mais ce n’était pas, loin de là, la seule raison de cette visite. Le président russe s’est rendu dans le Golfe parce que la région représente aujourd’hui, grâce aux hydrocarbures, la part la plus dynamique du monde arabe – serait-elle sous influence américaine.

Quelques jours plus tard s’ouvrait, dans les hôtels climatisés de Dubaï, la COP28 sur le changement climatique. Puissance financière, influence politique, nombre de titulaires d’un doctorat : le nouveau monde arabe est là, qui s’étire le long des eaux calmes du golfe. Cependant, en bordure de Méditerranée orientale s’étend ce qu’on appelait jadis le Levant, mais ce vieux monde arabe, celui des grandes dynasties et celui qui faisait l’actualité du siècle passé, celui-là est en ruines.

L’Egypte du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi vit dans une crise économique permanente. Occupée par les Iraniens, les Turcs et les Russes, la Syrie de Bachar Al-Assad est condamnée à la misère. Le Liban voisin traverse des temps malheureux – paupérisation économique et déliquescence de l’Etat.

Il y a deux mondes arabes. Celui des gratte-ciel et des fonds d’investissement ; celui des millions de réfugiés et des villes partiellement ou totalement ravagées par les combats et les illusions du passé – Damas, Alep, Homs, Kobané, Rakka, Fallouja, Mossoul et, aujourd’hui, Gaza. Loin, très loin des chasseurs dernier cri des Emirats et de leurs circonvolutions dans le ciel d’Abou Dhabi.