Les vraies racines du trumpisme

Les vraies racines du trumpisme
الثلاثاء 25 مارس, 2025

Pour comprendre ce qui se passe sous nos yeux aujourd'hui, il convient, toutes proportions gardées, de revenir non pas aux débuts des années 1970, mais à l'année 1917 et au changement de régime en Russie. Une proposition stimulante de Dominique Moïsi.

Par Dominique Moïsi (géopolitologue, conseiller spécial de l’Institut Montaigne.) LES ECHOS

« C'est le retour de la détente ». Au lendemain de l'entretien téléphonique entre Donald Trump et Vladimir Poutine, l'ancien ambassadeur de Russie à Paris, Alexandre Orlov, ne cachait pas sa satisfaction. Mais sa comparaison était-elle fondée?

Au début des années 1970, la détente traduisait la volonté conjointe de l'Amérique et de l'Union soviétique-dix ans après la crise des missiles de Cuba - de limiter les risques de l'apocalypse nucléaire et de réduire les coûts d'une course aux armements, ruineuse et inutile.

Pour comprendre ce qui se passe sous nos yeux aujourd'hui, il convient, toute proportion gardée, de revenir non pas aux débuts des années 1970, mais à l'année 1917. Et le changement de régime en Russie. Avec bien sûr une inversion majeure des rôles et des situations. L'acteur principal n'est plus la Russie, mais l'Amérique. Au lendemain de la prise du pouvoir par les Bolcheviks en octobre 1917, la Russie se retirait de la Première Guerre mondiale. Un changement de régime avait entraîné l'effondrement d'une alliance. L'entrée de l'Amérique dans la guerre allait rééquilibrer le départ de la Russie.

Pour comprendre l'évolution radicale de la politique étrangère américaine depuis le début du second mandat de Donald Trump, il est indispensable d'introduire la politique intérieure. Là encore, un changement de régime (pacifique celui-là, pour le moment du moins?) a entraîné un renversement d'alliance. L'Amérique est en train de passer à l'est sur le plan international, parce qu'elle quitte la voie de la démocratie sur le plan interne.

Il y a du Mussolini chez Trump
« L'Histoire ne nous apprend rien, car elle contient tout disait l'historien britannique A.J.P. Taylor. Sauf qu'il ne faut pas envahir la Russie à la fin de l'été », ajoutait-il avec ironie. Pourtant sans référence historique (et donc sans recours à des analogies), on ne comprend rien. Ou on passe à côté d'avertissements éclairants.

Pour comprendre l'Amérique de Trump 2 - et ce qu'il nous appartient de faire, nous Européens, en ce moment proprement révolutionnaire - cinq analogies, (trois internationales, deux américaines), semblent utiles. La première - celle qui vient le plus naturellement à l'esprit, et est la plus fréquemment utilisée est la comparaison entre l'Europe des années 1930 et l'Amérique d'aujourd'hui. Ne nous voilons pas la face, il y a du Mussolini chez Donald Trump: le goût du détail et du travail en moins, l'urgence et l'appétit de richesse personnelle en plus. Au fil des semaines qui passent, la référence au fascisme paraît de moins en moins extravagante.

Une seconde analogie, semble, elle aussi, s'imposer avec le temps. Le comportement des patrons de la high-tech américaine n'évoque-t-il pas celui des oligarques russes au lendemain de la chute de l'URSS dans les années 1990? Avec comme « oligarque en chef » Elon Musk. Et sa dangereuse propension à confondre intérêts publics et intérêts privés. Ce qui est bon pour Elon Musk, est bon pour l'Amérique n'est-ce pas?

La troisième analogie d'ordre international, paraît plus lointaine. Mais elle est peut-être la plus significative. En 2025 l'Amérique connait une révolution culturelle qui évoque dangereusement la Chine des années 1960. A quand le « petit livre rouge» du président Trump? Il y a dans l'Amérique d'aujourd'hui, comme dans la Chine de la révolution culturelle, une haine de la culture et de ses institutions. Et un appétit de destruction, porté par un mélange d'incohérence, d'incompétence et de brutalité. L'entourage immédiat du président américain n'évoque-t-il pas, à front renversé bien sûr, les gardes rouges du président Mao?

Restent deux analogies de type interne. L'Amérique de Trump II évoque tout à la fois la période dite de la «Reconstruction» (1865-1877) qui a suivi la Guerre de Sécession (1861-1865). Et la période du Maccarthysme (1947-1954). On retrouve dans l'Amérique d'aujourd'hui, après le double mandat du premier président noir des Etats-Unis, la même volonté de revanche qui existait après l'abolition de l'escla-vage. Et la dénonciation du wokisme - pour légitime qu'elle soit, compte tenu de ses excès - n'évoque-t-elle pas, celle du communisme par McCarthy? Combien de temps pourrais-je continuer à écrire librement? me confiait récemment une des plus grandes signatures du journalisme américain. Nous ne sommes pas à l'heure de la détente, mais à celle de la mon-tée des tensions.

Dominique Moïsi est géopolitilogue.