Entretien La lauréate iranienne du prix Nobel de la paix a profi té d’une libération provisoire pour nous accorder un grand entretien sur sa situation, son pays et ses espoirs, alors que le régime des mollahs n’a jamais semblé si fragile. Notre dossier spécial, deux ans et demi après le début du mouvement Femme, Vie, Liberté ”
Propos recueillis par Grégoire Leménager et Marie Vaton, Le Nouvel Obs.
La première fois qu’elle a été arrêtée par le régime des mollahs, c’était « pour avoir porté une simple tenue orange ». Narges Mohammadi avait 19 ans. Depuis, cette ingénieure diplômée en physique n’a cessé de s’engager contre la peine de mort et l’apartheid de genre en Iran. Une lutte pour les droits humains qui lui a valu d’être incarcérée treize fois, battue, placée à l’isolement à quatre reprises, et privée depuis dix ans de ses deux enfants, des jumeaux, qui vivent aujourd’hui en France avec leur père, le dissident exilé Taghi Rahmani. Mais rien n’a réussi à faire taire Narges Mohammadi, ni à renoncer à se battre dans son pays. Et avec le mouvement Femme, Vie, Liberté qui a éclaté en septembre 2022 alors qu’elle était détenue à la sinistre prison d’Evin, près de Téhéran, elle s’est imposée comme une figure de proue de la résistance à la République islamique.
Elle était encore en prison quand le prix Nobel dela paix a récompensé son courage en octobre 2023. Elle en est miraculeusement sortie le 4 décembre dernier, à la faveur d’une rare permission pour raisons médicales. Elle a profité de cette liberté provisoire pour nous accorder ce grand entretien début février. Il pourrait lui valoir une aggravation de sa peine, alors qu’elle reste condamnée à une douzaine d’années de prison. Elle le sait. Mais dans un moment où le régime de Téhéran se trouve fragilisé à la fois de l’intérieur, par la révolte du peuple iranien, et à l’extérieur, notamment par la chute de son allié Bachar al-Assad et la défaite du Hezbollah au Liban, Narges Mohammadi, 52 ans, continue plus que jamais à dénoncer une répression tyrannique et à plaider pour une transition démocratique. Avec une énergie, une détermination et une hauteur de vue qui forcent l’admiration.
Vous avez été libérée, le 4 décembre, pour des raisons médicales. Comment allez-vous aujourd’hui?
Je suis sortie de prison pour recevoir des soins médicaux après une lourde opération visant à retirer une tumeur osseuse dans ma jambe droite. Mais ma libération reste conditionnelle. Je l’utilise pour renouer avec mes proches, pour voir un maximum de personnes qui viennent me rendre visite à la maison et pour témoigner sur les prisons iraniennes et la répression du régime, en particulier depuis le mouvement Femme, Vie, Liberté. Chaque instant est précieux. Physiquement ma jambe me fait souffrir, et je ressens encore les séquelles de mes années d’incarcération. Mais psychologiquement je suis toujours debout. Mon moral est bon ces jours-ci. La prison n’a jamais réussi à me briser.
Vous deviez être réincarcérée au bout de trois semaines, le 25 décembre…
. ne sais pas exactement quel était leur calcul, mais je sais que je n’ai pas commis de crime. On m’a laissée dehors, sans explication. Ce silence est une autre forme de pression: je vis avec l’angoisse d’être arrêtée à tout moment, sans aucune visibilité sur ce qui peut m’arriver. C’est une façon de m’empêcher de m’organiser.
Vous n’avez pas vu vos enfants depuis dix ans. Comment vivez-vous cette séparation?
C’est une blessure qui ne guérit pas. Ali et Kiana sont nés alors que j’étais déjà engagée dans mon combat. Je me souviens du premier éloignement: ils avaient 3 ans et demi, et Kiana était malade quand j’ai été incarcérée. Ne pas pouvoir être à ses côtés a été une torture. Deux ans plus tard, j’ai été remise en confinement solitaire. C’était très compliqué parce que leur père était en France à ce moment-là. Enfin, quand ils ont eu 8 ans et demi, ils ont quité l’Iran à leur tour pour la France. C’était un déchirement, mais aussi un soulagement, car je savais qu’ils allaient enfin être en sécurité. Depuis, je n’ai plus jamais pu les voir. Pire encore : ces deux dernières années, la République islamique m’interdisait de leur téléphoner. Avant cela, j’avais droit à quinze minutes d’appel par semaine avec chacun… Ne pas les voir grandir, ne pas entendre leurs voix, c’est une souffrance qui dépasse les mots. J’espère qu’un jour ils parviendront à surmonter cette blessure, qu’ils comprendront mon choix et me pardonneront mon absence.
D’où tirez-vous la force de continuer?
Il n’y a pas eu de rupture entre ma vie personnelle et mon engagement. Voilà plus de trente ans que je milite pour le droit des citoyens, des femmes, et pour toutes les personnes dont les droits sont bafoués. Dès l’université, je savais que je me battrais pour la liberté en Iran : ce combat est devenu le fil conducteur de mon existence. C’est lui qui me porte aujourd’hui, malgré la séparation avec mes enfants, malgré la prison, malgré la douleur, c’est la conviction profonde qu’il y a un avenir possible, en le fondant sur le respect de la dignité humaine. Ce qui me donne de l’énergie, c’est aussi le courage du peuple iranien. Les femmes, les jeunes, les ouvriers, les enseignants, les familles des prisonniers… tout le monde est en lutte. Cela me donne une force immense.
Certains ont vu dans votre libération provisoire un signe d’affaiblissement du régime…
Ma sortie temporaire ne signiie pas que le régime s’effondre, mais il est clair qu’il est fragilisé. D’abord, par les événements en cours au Moyen-Orient: la République islamique avait énormément investi dans des pays limitrophes, notamment à travers des guerres de «proxys» comme en Syrie; elle a perdu beaucoup de ces investissements, en particulier avec la chute de Bachar al-Assad, qui a fragilisé son positionnement géopolitique dans la région. Ensuite, il faut voir simultanément la position de la République islamique vis-à-vis de sa population : le régime est largement désavoué. Il a perdu sa capacité à gouverner par la peur. Il y a une rupture entre le peuple et le pouvoir. Avant, la répression suffisait à étouffer toute contestation. Aujourd’hui, nous regardons la République islamique droit dans les yeux, et elle sait qu’elle ne pourra pas éternellement imposer son système par la force.
Vous étiez déjà en prison quand le mouvement Femme, Vie, Liberté a commencé, en septembre 2022. Quel Iran avez-vous retrouvé en décembre 2024?
Un Iran profondément transformé. Les révoltes n’ont pas commencé en 2022 : cela fait plus de quarante ans que les étudiants, les enseignants, les ouvriers, les syndicats luttent. Mais aujourd’hui on le voit dans les rues, la population a beaucoup plus de courage et de force. Dans certains rassemblements, on entend des slogans ouvertement hostiles au gouvernement. C’est sans précédent. Et dans Téhéran, des femmes marchent sans voile. Le courage du peuple est total. Les Iraniens ne se contentent plus de critiquer en privé. Ils s’opposent publiquement. Ils détient le régime au grand jour. Cela, la République islamique ne l’avait jamais affronté à une telle échelle.
Vous souhaitez la fin de la «tyrannie». Comment l’imaginez-vous?
La question n’est plus « si ce régime tombait… », mais « quand» il tombera. La République islamique est en train de s’effondrer sur elle-même : corruption endémique, chômage considérable, crise économique, destruction des ressources naturelles qui prépare un cataclysme écologique… L’Iran ne pourra survivre indéfiniment sous un tel système. Le désir de changement est désormais enraciné partout dans la société. Il puise sa force dans tous ces problèmes-là. Je ne dis pas que la transition sera facile, mais je sais qu’elle se fera parce que, dans les mentalités, les Iraniens sont passés outre le stade de la République islamique. Cette évolution est irréversible. Et j’espère de tout cœur que le changement de régime se fera de la manière la plus pacifique possible, pour que la population souffre le moins possible des violences qui pourraient l’accompagner.
Avez-vous subi des pressions pour quitter l’Iran?
Bien sûr. La prison est devenue une des arènes de la lute. Les militants qui s’y trouvent sont dans un dialogue constant avec la société. Et pour le régime, cela a un coût politique. Il pousse donc systématiquement ses opposants à l’exil. Quand mon mari a fui en France, par exemple, il y a treize ans, le gouvernement m’a refusé un passeport tout en essayant de me forcer à traverser clandestinement la frontière avec le Kurdistan. C’était pour que je ne puisse plus revenir dans le pays légalement. Le régime voulait que je parte pour toujours. Mais je ne partirai pas. Mon combat est ici, au côté de la population.
Dans «Torture blanche», paru en France en 2024, vous avez dénoncé les conditions de détention en Iran. Vous préparez un nouveau livre, sur les violences sexuelles en prison…
Le problème n’est pas nouveau. Depuis vingt ans, j’ai observé de nombreux cas de violences sexuelles sur des prisonnières, et j’en ai vu les effets délétères, sur le long terme, sur leurs psychés comme sur leurs corps. Je me souviens d’une détenue qui a subi des violences sexuelles à répétition alors qu’elle était à l’isolement… Mais, depuis 2022, et le début de Femme, Vie, Liberté, j’observe que ces violences sexuelles dans les prisons sont commises de manière beaucoup plus poussée et systématique. C’est une méthode de répression employée par le pouvoir judiciaire pour réduire au silence les militantes et les opposants en général.
Qui commet ces violences sexuelles? Les gardiens?
Beaucoup sont commises lors des interrogatoires, qui se font dans des centres de renseignement situés hors des prisons. Mais j’ai aussi le témoignage d’une personne qui a subi une agression sexuelle au bureau même du procureur de la prison d’Evin – donc sur le lieu d’exercice du pouvoir judiciaire, ce qui est extrêmement inquiétant. Les violences peuvent enfin être commises au sein de la prison : pas par des gardiens mais, la plupart du temps, par des agents de renseignement qui y viennent pour mener des interrogatoires. Les lieux où il y en a le plus sont les cellules d’isolement, où personne n’a de regard sur ce qui se passe.
Vous-même avez récemment passé soixante-quatre jours à l’isolement, après la sortie de «Torture blanche», dans la sinistre section 209 de la prison d’Evin. Y avez-vous subi des sévices, des violences sexuelles ou d’autres formes de maltraitance?
Les cellules d’isolement sont en elles-mêmes des instruments de torture. Elles sont le théâtre de ce qu’on appelle la « torture blanche», une forme de violence psychologique et mentale destinée à briser les prisonniers politiques. Il n’y a pas de lumière, pas d’air frais, c’est minuscule, et on ne peut sortir que trois fois par semaine, pour des durées de quinze minutes et pour prendre des douches dans un temps limité. Pour ma part, j’ai été à quatre reprises en confinement solitaire, dont une fois dans un lieu de détention dont j’ignorais tout. J’ai aussi subi des violences physiques en prison. Lors des manifestations de 2019, par exemple, nous avions organisé un sit-in pour protester contre la répression des manifestants. J’ai alors été violemment battue. J’en ai gardé des stigmates: j’étais couverte de bleus, j’ai eu les membres atrophiés par la douleur pendant plusieurs semaines.
Vous avez pu lire en prison «la Servante écarlate», ce roman de Margaret Atwood où les femmes sont réduites en esclavage. Quelles similitudes voyez-vous entre cette dystopie et l’Iran?
Ce qui, dans ce livre, fait écho à la situation des femmes iraniennes, c’est la manière dont un gouvernement met en place des restrictions pour créer une humiliation quotidienne et une soumission forcée pour les citoyennes. J’ai personnellement vécu ces méthodes. Le contrôle coercitif du corps des femmes commence dès l’enfance, où les petites filles doivent se couvrir d’un voile. C’est ce que j’ai vécu, moi comme des millions de femmes en Iran. Le voile imposé a la même fonction symbolique que la coiffe des esclaves dans « la Servante écarlate ». Il est rendu obligatoire pour démontrer qu’un pouvoir s’exerce sur nos corps. Mais il y a d’autres similitudes frappantes entre le roman et l’Iran : les exécutions publiques pour les servantes accusées d’être impures ressemblent beaucoup à celles des Iraniennes condamnées à la lapidation publique pour relations extraconjugales. J’ai été, à Zanjan, la codétenue d’une de ces femmes. Elle a subi une exécution classique, mais devait d’abord être lapidée. Si elle a échappé à cette pratique barbare, c’est uniquement grâce aux pressions internationales.
Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes iraniennes, mais aussi aux hommes qui luttent à leurs côtés dans le cadre du mouvement Femme, Vie, Liberté?
Je suis convaincue que la population iranienne est prête à aller au-delà de la République islamique et à embrasser les principes démocratiques. Je crois fermement que la démocratie est à portée de main et que les Iraniens la veulent. Elle devra garantir les libertés de tous et de toutes, au-delà des différences ethniques, religieuses, de genre, ainsi qu’en ce qui concerne les opinions politiques. Non seulement c’estpossible, mais la culture de la démocratie et le désir de liberté sont aujourd’hui puissamment ancrés dans les mentalités.
Le 23 janvier, vous avez demandé à la communauté internationale de vous soutenir lors d’une audition au Sénat français…
Pour arriver à une paix durable, il faut que nos sociétés deviennent plus humaines. Or notre conception de la démocratie est lacunaire si elle ne prend pas en compte l’ensemble des hommes et des femmes, ainsi que la suppression des inégalités. Cela vaut pour tous les pays. La démocratie en Iran sera un facteur de stabilisation et de paix durable dans la région tout entière. C’est dans cette optique-là qu’il est crucial que la communauté internationale entende et soutienne les sociétés civiles, en Iran mais aussi dans d’autres pays où les libertés sont en danger. Aujourd’hui, ce sont ces sociétés civiles qui montrent la voie. Si mon engagement soutient la reconnaissance de l’apartheid de genre dans le droit interna tional, ce n’est pas seulement pour les femmes iraniennes, mais aussi pour les femmes afghanes et toutes celles dont les droits sont menacés. Se mobiliser pour les droits des femmes, c’est aussi faire avancer les démocraties. Le comprendre serait un pas aussi signiicatif que la reconnaissance de l’apartheid racial.
Avez-vous des rêves personnels en dehors de votre engagement politique?
Mon vœu le plus cher est de pouvoir prendre mes deux enfants dans mes bras et de les serrer contre moi. Je rêve que ces retrouvailles aient lieu en Iran, dans notre pays… Mais avant de finir cet entretien, je tiens à exprimer ici ma profonde gratitude envers les professeurs d’Ali et de Kiana, qui les ont accueillis et soutenus à leur arrivée en France, ainsi qu’aux familles de leurs camarades, qui savaient la solitude dans laquelle ils se trouvaient, et qui leur ont ouvert leurs portes et leurs cœurs. Ils ont été d’un grand réconfort pour mes enfants, ils les ont aidés à surmonter leur solitude et à s’adapter dans ce pays qu’ils ne connaissaient pas. Au-delà, je remercie toute la société française pour sa solidarité et son soutien: merci d’accueillir mes enfants, mais aussi toutes les personnes dont les droits ont été bafoués.