CHRONIQUE - Le tournant illibéral de l’Amérique sous l’influence de Donald Trump fait entrer le monde dans une nouvelle ère placée sous le signe des empires, des autocrates et du recours décomplexé à la violence au plan intérieur comme au plan extérieur.
Le Figaro
La révolution conservatrice engagée par Donald Trump n’est pas une simple parenthèse mais marque une rupture irréversible dans l’histoire des États-Unis et du XXIe siècle. La transformation des États-Unis en démocratie illibérale et leur alignement sur les empires autoritaires, symbolisé par l’alliance contre-nature avec la Russie, ouvre un formidable espace aux autocrates, confortant les régimes tyranniques fondés sur le mensonge et l’arbitraire, encourageant les atteintes aux droits des nations et des individus, libérant les ambitions de puissance. L’éclatement de l’Occident, la délégitimation de ses valeurs et la liquidation de ses institutions qui fondaient l’ordre international accélèrent l’ensauvagement du monde et libèrent la violence.
A défaut de rendre à l'Amérique sa grandeur, Donald Trump constitue une divine surprise pour la Russie et la Chine. La Russie était naufragée, cumulant effondrement démographique, appauvrissement d'une économie de guerre, épuisement financier, échec militaire en dépit de pertes humaines et matérielles gigantesques, vassalisation par la Chine. Vladimir Poutine, au pouvoir depuis 1999, profite pleinement de la légitimation du régime dictatorial et impérial qu'il a fondé. Il se voit offrir une victoire politique et diplomatique inespérée en Ukraine, avec des négociations où moins Moscou cède et plus Washington concède, à l'image du pseudo-cessez-le-feu en mer Noire. Mieux encore, Donald Trump réalise avec la désintégration de l'Otan ce dont tous les dirigeants de l'URSS puis de la Russie ont rêvé en vain depuis Staline, laissant le champ libre aux ambitions impériales de Moscou, à la poursuite de ses agressions militaires sur son étranger proche et de la mise sous influence de l'Europe.
La Chine de Xi Jinping, qui était présentée comme le grand rival stratégique de l'Amérique et la cible première de l'Administration Trump, est pour l'heure largement épargnée, au détriment de l'Europe, qui concentre les attaques et les mesures de déstabilisation de la volonté d'annexer le Groenland à l'abandon de l'Ukraine et à la déliquescence de l'Otan en passant par la hausse des droits de douane. Le ralliement de Washington à une organisation impériale du monde autour de zones d'influence et le lâchage de l'Ukraine légitiment la revendication de Pékin d'annexer Taïwan et la mer de Chine, y compris par la force armée. Et ce d'autant que l'ile nationaliste perd son monopole stratégique sur les semi-conducteurs avec l'obligation faite à TSMC d'investir aux États-Unis. L'économie chinoise, enfermée dans la déflation par la défiance des consommateurs, le ralentis-sement de l'innovation et la crise financière, est relancée par le protectionnisme américain, qui lui ouvre les marchés de l'Europe et du Sud. Distancé dans la guerre technologique, Pékin dispose d'une occasion exceptionnelle de prendre l'avantage en raison de la répression idéologique et des coupes dans les budgets des universités et de la recherche qui sa-pent l'innovation et l'attractivité des États-Unis.
Plus largement, l'Administration Trump désinhibe les dirigeants autoritaires et, très loin des rodomontades se sur le rétablissement instantané de la paix, favorise une flambée de la violence et des guerres dans le monde de l'Ukraine à Gaza en passant par la Syrie.
Recep Tayyip Erdogan, en poste depuis 2003, accélère la transformation de la Turquie en dictature islamique. Il a embastillé son premier opposant, Ekrem Imamoglu, maire d'Istanbul et favori de la prochaine présidentielle de 2027 qui pourrait être anticipée, multiplié les arrestations arbitraires et ré-primé sauvagement les manifestations de protesta-tion. Pour cela, il a reçu l'appui des États-Unis, qui envisagent de lever les sanctions appliquées à la suite de l'acquisition de systèmes antiaériens russes S-400 et lui ont donné un blanc-seing en Syrie. Il profite également du silence des Européens, qui, prêts à tout pour fidéliser la deuxième armée de l'Otan, s'illusionnent en pensant que l'émule, l'allié et le proche de Poutine les aidera à contrer la Russie.
En Israël, Benyamin Netanyahou s'est engouffré dans la nouvelle donne pour poursuivre sa fuite en avant dans la guerre et dans la violation de l'État de droit, avec pour seul objectif de se maintenir au pouvoir. Fort de la reprise des livraisons d'armes américaines, notamment de 1800 bombes Mark 84 de plus d'une tonne, il a relancé les opérations militaires à Gaza au mépris des otages et de leurs familles, et multiplie les frappes sur le Liban et la Syrie. Après le ministre de la Défense et le chef d'état-major de Tsahal, il a limogé Ronen Bar, responsable du Shin Beth, puis lancé une attaque en règle contre la Haute Cour de justice qui a suspendu sa décision. Isaac Herzog, président d'Israël, a fait part de son trouble devant la reprise du conflit, la corruption de la démocratie, le risque pour l'unité des Juifs face à la vague d'antisémitisme qui parcourt le monde.
En Europe aussi, l'Administration Trump conforte les tenants de la démocratie illibérale, Viktor Orban en Hongrie et Robert Fico en Slovaquie, tout en soutenant ouvertement les partis d'extrême droite qui militent pour la sortie de l'Etat de droit, de l'Union européenne et de l'Otan.
Le tournant illibéral de l'Amérique sous l'influence de Donald Trump fait entrer le monde dans une nouvelle ère placée sous le signe des empires, des autocrates et du recours décomplexé à la violence au plan intérieur comme au plan extérieur. Pour l'heure, les forces de rappel en faveur de la démocratie, de l'État de droit et de l'utilité d'un ordre international sont peu nombreuses, faibles et dispersées. Avec le basculement des États-Unis, non seulement toutes les grandes puissances communient dans le modèle autoritaire mais elles sont unies par les liens de proximité entre les hommes forts, voire par des alliances formelles comme entre la Chine et la Russie ou entre les États-Unis et Israël ou informelles comme entre les États-Unis et la Russie. -
L'Europe, dans cette nouvelle donne, est particulièrement exposée et vulnérable. Par ses valeurs, ses institutions et son mode de vie, elle est désignée comme ennemi commun par les autocrates, à commencer par Donald Trump. Elle est la première cible de la guerre tarifaire, du retournement des alliances, de la promotion de la démocratie illibérale engagés par les États-Unis. Elle est sous le feu de l'impérialisme russe, avec la guerre de haute intensité livrée en Ukraine mais aussi la guerre hybride menée par Moscou qui s'étend géographiquement vers l'ouest et s'intensifie avec les attaques sur les infrastructures critiques, la désinformation, le financement des partis d'extrême droite, l'ingérence dans les élections comme en Moldavie et en Roumanie. Elle est également déstabilisée par la Turquie à traverse son bras armé, les Frères musulmans.
Mais elle dispose aussi d'une occasion unique de reprendre pied dans le monde du XXIe siècle et de renouer avec son histoire et son destin en assumant la défense de la démocratie libérale. Alexis de Tocqueville soulignait très justement que les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux devant eux. Il est vital et urgent que l'Europe et les Européens se remettent debout.