Pour Israël, les islamistes qui tentent d’unifier la Syrie représentent une menace croissante

Pour Israël, les islamistes qui tentent d’unifier la Syrie représentent une menace croissante
الخميس 6 مارس, 2025

Pendant que Tsahal vise de nouvelles zones du sud de la Syrie, les dirigeants israéliens essaient de convaincre les grandes puissances mondiales qu’il ne faut pas de pouvoir central trop fort à Damas

Sudarsan Raghavan. 

The Wall Street Journal / L'Opinion

Pendant deux décennies, Israël a eu Bachar al-Assad comme voisin, un dictateur dont le pouvoir a été affaibli par les divisions religieuses. Aujourd'hui, le pays tente de neutraliser ce que ses services de sécurité considèrent comme une menace: les islamistes qui, appuyés par la Turquie, essaient d'unifier la Syrie.

Ces derniers jours, l'armée israélienne a ciblé davantage de sites militaires dans de nouvelles zones du sud de la Syrie. Objectif: empêcher le pouvoir en place de mettre la main sur des armes. Mardi, Israël a annoncé le déblocage d'une enveloppe de plus d'un milliard de dollars en faveur des Druzes du nord du pays, une décision qui, selon des experts, est destinée à inciter les membres de cette petite communauté à convaincre les Druzes syriens de rejeter le nouveau gouvernement.

Israël défend aussi, auprès des grandes puissances mondiales, l'idée d'un système fédéral en Syrie; un ensemble de régions autonomes découpées en fonction de critères ethniques avec une frontière sud démilitarisée un projet rejeté par le pouvoir en place à Damas.

La semaine dernière, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a appelé à une démilitarisation du sud de la Syrie, ajoutant que les forces qui dirigent le pays et avaient autrefois été proches d'al-Qaïda ne devaient pas y être acceptées. L'annonce de l'aide aux Druzes intervient après qu'Israël a menacé de lancer une opération militaire pour protéger la minorité druze en Syrie alors que, le week-end dernier, des tensions ont éclaté entre certains membres de la communauté et les forces de l'ordre dans la ban-lieue de Damas.

"Nous n'accepterons pas que le nouveau régime islamiste radical s'en prenne aux Druzes", a affirmé M. Netanyahu samedi.

Si, dans l'immédiat. Israël cherche à protéger ses frontières et créer une zone tampon, ses décisions témoignent aussi de sa vision d'une Syrie devenue Etat fédéral doté d'une zone autonome contrôlée par les Druzes, qui lui sont favorables. Cette Syrie faite d'entités régionales globalement autonomes aurait un pouvoir central faible puisque l'essentiel des décisions seraient prises au niveau local, notamment dans les régions qui bordent la frontière avec Israël.

"Une Syrie stable ne peut être qu'une Syrie fédérale composée d'entités autonomes dans laquelle les différents modes de vie sont respectés", a déclaré Gideon Sa'ar, le ministre israélien des Affaires étrangères, lors d'une réunion avec des ministres à Bruxelles le 24 février dernier.

Le problème d'une telle solution, c'est qu'elle laisse la Syrie affaiblie et divisée, ce qui pourrait finir par provoquer un retour de flamme.

"Israël a légitimement intérêt à ce qu'aucune menace ne puisse émaner de Syrie, mais le pays a également intérêt, comme les Etats-Unis, à ce qu'une transition menant à la stabilité s'y produise", estime Daniel Shapiro, ambassadeur des Etats-Unis en Israël du temps de l'administration Obama. "Si les [forces de défense israéliennes, autrement dit l'armée] continuent d'être présentes en territoire syrien et d'intervenir de façon agressive, Israël finira inévitablement par devenir un problème pour la politique intérieure de la Syrie", ajoute-t-il.

Il est peu probable que les nouveaux dirigeants syriens acceptent de voir leur pouvoir dilué dans un système fédéral, mais cela ne décourage pas Israël. Dans les trois mois qui ont suivi la chute de Bachar al-Assad, Israël a ciblé les infrastructures militaires pour empêcher les armes de tomber entre les mains des combattants de Hayat Tahrir al-Cham (HTC) et affaiblir les capacités militaires des nouveaux leaders.

Mardi, lors d'un sommet organisé au Caire, le président syrien Ahmed al-Charaaa a dénoncé les actions menées par Israël sur le territoire syrien.

"Depuis qu'Israël occupe le plateau du Golan, depuis 1967, les droits de notre peuple ont constamment été violés", a-t-il dénoncé.

Ce qui inquiète tout particulièrement Israël, c'est aussi le rôle que joue la Turquie en Syrie: pour la première fois, l'un de ses principaux concurrents sur le plan géopolitique est aux portes du pays.

Premier pays musulman à reconnaître l'existence d'Israël, la Turquie est alliée des Etats-Unis et membre de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN). Mais les relations entre Jérusalem et Ankara sont tendues depuis longtemps, et les choses ont empiré avec le début de la guerre à Gaza. La Turquie a soutenu le mouvement rebelle qui a renversé le régime Assad en décembre dernier alors qu'Israël affiche sa défiance vis-à-vis de M. al-Charaaa, notamment en raison de ses liens passés avec al-Qaïda. Israël et la Syrie sont ennemis depuis 1948; Damas avait alors été l'un des premiers pays à attaquer le tout jeune Etat israélien.

De son côté, Israël cherche à se rapprocher des Druzes qui vivent sur son sol et en Syrie. Pour le pouvoir, les liens familiaux et les enjeux sécuritaires sont une occasion de forger une alliance avec un groupe minoritaire, mais puissant, qui vit près de sa frontière.

"Pour qu'Israël s'ancre de façon stratégique en Syrie, il faut créer cette alliance avec les Druzes", résume Amir Avivi, ancien haut responsable militaire qui dirige désormais un think tank en Israël.

Le projet d'aide financière témoigne de la bonne volonté d'Israël vis-à-vis des Druzes qui vivent sur son sol, des Druzes qui se plaignent d'être traités comme des citoyens de seconde zone, en particulier en matière de logements et de permis de construire.

Jérusalem espère aussi que la Russie, qui a abandonné ses bases à la chute du régime Assad, fera son retour en Syrie, ajoute M. Avivi, ce qui permettrait de contrer la Turquie. Ces dix dernières années, Israël a mené des centaines de frappes aériennes contre des actifs militaires liés à l'Iran en Syrie; le pays a également mis en place une ligne de communication avec Moscou.

Lundi, des frappes aériennes israéliennes ont ciblé un dépôt d'armes qui appartenait au gouvernement al-Assad à Qardaha, berceau de la dynastie où est enterré Hafez, le père de Bachar. Il se trouvait à moins de soixante-dix kilomètres de Tartous, une ville portuaire qui abrite l'une des deux bases russes en Syrie, l'autre se trouvant dans la même province.

Une partie de la communauté druze dit avoir peur des nouveaux maîtres de Damas; elle appelle à soutenir Israël et faire sécession.

Beaucoup d'autres Druzes, au contraire, ont défilé dans les rues et dénoncé les ambitions israéliennes, affirmant vouloir une Syrie unie. Preuve de ces divisions, lors d'une manifestation qui s'est tenue il y a quelques jours, quelqu'un a brandi un drapeau israélien, qui lui a été arraché et a été brûlé.

Certains Syriens ont peur qu'Israël ait des ambitions expansionnistes. Pour eux, le pays contrôle d'ores et déjà de facto Qouneitra, l'une des trois provinces syriennes frontalières d'Israël.

Une partie des leaders druzes ont peur qu'à long terme, les objectifs régionaux d'Israël engendrent davantage de volatilité en Syrie et creusent les divisions entre les différentes communautés qui y vivent, avec à la clé un risque de chaos à la frontière.

"Notre position est claire, affirme Laith Balous, leader de la milice druze à Soueïda, une ville de Syrie. Nous ne voulons pas la guerre et nous ne voulons pas de partition religieuse de la Syrie."

Sudarsan Raghavan (Traduit à partir de la version originale en anglais par Marion Issard)