Riposter à Israël tout en évitant la guerre : la stratégie d’équilibriste du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah

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Riposter à Israël tout en évitant la guerre : la stratégie d’équilibriste du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah
الخميس 18 يناير, 2024

L’objectif du chef du mouvement chiite libanais n’a pas dévié depuis le déclenchement du conflit dans la bande de Gaza : il s’agit de maintenir l’équilibre de la dissuasion avec l’Etat hébreu dans la confrontation qu’il a engagée, « en soutien » à son allié, le Hamas.

Par Hélène Sallon/Le Monde

Des portraits des « martyrs » du Hezbollah fraîchement tombés face à Israël côtoient ceux, décatis, des combattants tués lors des précédentes guerres de la « résistance islamique », dans le cimetière de Khirbet Selm. Perché sur une colline dans le sud du Liban, à dix kilomètres à vol d’oiseau de la frontière avec l’Etat hébreu, ce bastion historique du Parti de Dieu est devenu un lieu de pèlerinage.

Des combattants en treillis et des familles vêtues de noir sont venus rendre un dernier hommage à Wissam Tawil. Enfant du village, le commandant de 48 ans de la force d’élite Radwan a été tué dans une frappe israélienne le 8 janvier.

Sur la scène du centre religieux chiite, son fils Hussein dit, sans céder à l’émotion, l’eulogie pour ce père tenu en héros. Le garçon incarne la relève qu’Hassan Nasrallah a voulu glorifier, ce dimanche 14 janvier, aux côtés de ceux qui mènent « la lutte pour la libération de la Palestine » au sein du Hezbollah depuis le déclenchement de la guerre entre Israël et le Hamas dans la bande de Gaza, le 7 octobre 2023, au prix de 141 morts. Aux centaines de militants venus l’écouter ce jour-là, par écran interposé, il leur promet la résistance à Israël, mais pas la guerre totale.

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La stratégie n’a pas dévié depuis que le chef du Hezbollah l’a esquissée, le 3 novembre 2023. L’élimination de Wissam Tawil et du chef du Hamas, Saleh Al-Arouri, à Beyrouth, ont donné lieu à une riposte calculée, sur le principe de la réciprocité et dans le respect des règles d’engagement tacites entre les deux belligérants. Maintenir l’équilibre de la dissuasion avec l’Etat hébreu est l’objectif que s’est fixé Hassan Nasrallah dans la confrontation qu’il a engagée comme « front de soutien » à son allié, le Hamas.

Ni lui ni son parrain iranien ne veulent d’une guerre qui risquerait d’embraser la région. D’un doigt levé, le chef chiite maintient la menace, mais il tend aussi une main à un compromis avec l’Etat hébreu. La balle est renvoyée dans le camp d’Israël, qui semble prêt à en découdre. « Le Hezbollah a gagné en maturité et en flexibilité. Il ne va pas se laisser entraîner dans une guerre dont il ne veut pas. Mais nous sommes à un moment charnière et dangereux : soit on va vers un compromis, soit Israël poursuit son escalade au risque d’un dérapage », estime Kassem Kassir, un expert libanais qui a ses entrées au sein du mouvement.

Le silence dans lequel s’est muré Hassan Nasrallah au premier mois de la guerre a dérouté ses sympathisants comme ses ennemis, au Liban et à l’étranger. Ils n’ont pas retrouvé le tribun au ton enflammé, et parfois dramatique, qui annonçait des ripostes en direct lors du conflit de 2006. Depuis le bunker où il se terre depuis, l’homme de 63 ans, à la barbe désormais grisonnante, s’évertue à leur expliquer, sur un ton mesuré, la guerre qui se joue et la victoire déjà acquise contre Israël. La destruction de cet ennemi « plus fragile qu’une toile d’araignée » et la libération de la Palestine viendront en temps et en heure.

AUTONOMIE DE DÉCISION
« A chaque guerre sa stratégie. Hassan Nasrallah doit être mesuré car cette guerre implique toute la région, pas seulement le Liban », défend Hussein Mansour, un sympathisant de 56 ans. Au Yémen, en Syrie et en Irak, des fronts ont été allumés par les autres alliés de l’Iran au sein de l’« axe de la résistance » à Israël. La marge de manœuvre du leader du Hezbollah s’est encore réduite avec l’entrée en jeu de Téhéran, qui a riposté, le 15 janvier, à l’élimination de cadres de l’axe de la résistance, par des tirs de missiles balistiques en Syrie et en Irak. « Hassan Nasrallah n’a pas changé, les circonstances et les enjeux, oui », abonde un responsable libanais qui connaît l’homme de longue date.

Quatre décennies de guerre contre Israël ont aiguisé le sens tactique de ce stratège hors pair, respecté même des officiers israéliens. Son aura a décuplé depuis qu’il a été propulsé en 1992, à seulement 32 ans, brillant déjà mais timide, à la tête du Hezbollah, après l’assassinat par Israël de son mentor, Abbas Moussaoui.

Né dans le quartier de Nabaa, près de Beyrouth, en 1960, et versé dès l’enfance dans l’étude de l’islam, Hassan Nasrallah a figuré parmi les fondateurs du Hezbollah en 1982. Sous sa direction, la faction armée, créée sous la bannière des gardiens de la révolution iraniens et vouée aux préceptes de l’ayatollah Ruhollah Khomeyni, est venue à bout de l’occupation israélienne du Liban, en 2000.

Elle est devenue une puissante milice et un parti dominant au Liban. Fer de lance de « l’axe de la résistance », qui sert à l’Iran de « front de défense avancé » contre Israël et les Etats-Unis, le Hezbollah s’est rendu incontournable dans le projet d’expansion de Téhéran. Il a envoyé des troupes en Syrie en soutien au clan Assad. Ses conseillers forment les factions irakiennes, les houthistes yéménites, le Jihad islamique et le Hamas palestinien.

Après l’élimination du général iranien Ghassem Soleimani, l’architecte de cet axe, dans une frappe américaine à Bagdad en 2020, Hassan Nasrallah a encore gagné en envergure. « Dire qu’il est le nouveau Soleimani est une exagération. Mais son aura est très importante en vertu de l’expérience acquise, depuis trente ans, à la tête du Hezbollah », analyse Nicholas Blanford, auteur de Warriors of God. Inside Hezbollah’s Thirty-Years Struggle Against Israel (Random House, 2011, non traduit).

Différents impératifs guident les choix de Hassan Nasrallah. Il a à cœur de galvaniser la résistance à Israël, centrale dans l’idéologie du mouvement, sans mettre en péril ce qu’il a construit au Liban et au Moyen-Orient. Il doit composer entre son ancrage libanais et les intérêts de l’« axe de la résistance ». L’Iran lui laisse une autonomie de décision dans le cadre qu’il a fixé. La République islamique ne veut pas d’une guerre qui pourrait affaiblir son atout libanais et l’entraîner, à son tour, dans une confrontation avec Israël et les Etats-Unis.

Il n’est pas question que Hassan Nasrallah répète le faux pas de 2006. Il avait dû faire son mea culpa après avoir provoqué la guerre contre l’Etat hébreu en kidnappant des soldats israéliens – une erreur stratégique pour Téheran. « Le Hezbollah veille à ne pas mettre en péril la résistance islamique car il est moins une résistance à Israël qu’un mouvement de dissuasion pour protéger l’Iran. Et il n’a pas les garanties de pouvoir reconstruire au même niveau ses capacités », dont un arsenal balistique, en forte expansion depuis 2006, estime Nicholas Blanford.

C’est un dilemme pour un mouvement dont l’ADN repose sur la résistance à Israël. Or, dix-sept ans après leur dernière guerre, et vingt-trois ans après le retrait israélien du sud du Liban, la flamme de la résistance s’était étiolée au sein de la communauté chiite, malgré des affrontements sporadiques autour des territoires qu’occupe toujours Israël à la frontière. L’image du parti s’est brouillée quand il s’est engagé en Syrie en 2012. Compte tenu de son poids, sa responsabilité est mise en cause dans l’impasse politique libanaise, la crise économique et même l’explosion du port de Beyrouth, en 2020.

« LA VICTOIRE OU LE MARTYRE »
« Il est plus difficile de justifier la résistance aux nouvelles générations de chiites qui ont grandi sans guerre et surtout dans la crise. Qui se préoccupe de Jérusalem quand vous avez besoin de survivre ? Cette guerre est à son avantage. Elle a fait renaître l’esprit de résistance », analyse Nicholas Blanford. A tel point que la frustration pointe chez de jeunes chiites de la banlieue sud de Beyrouth et du sud du pays du Cèdre, candidats au « martyre » pour libérer la Palestine. « On est entre la guerre et rien. On a de nombreux martyrs. L’escalade est préférable pour achever notre but plus rapidement », réclame Mostafa, 20 ans, de Khirbet Selm.

Mais les critiques restent feutrées dans ce mouvement très discipliné. La figure paternelle du « sayyed Hassan », paré de la double aura du religieux et du résistant, n’en souffre aucune. « On est avec lui quoi qu’il dise, lui seul sait ce qui est bon pour nous. La situation au Liban est très mauvaise. A Gaza, c’est catastrophique. Il n’y a que deux options : la victoire ou le martyre », clame Fatima Chahine, 23 ans, sœur d’un « martyr » de Khirbet Selm. Tous au Liban redoutent une guerre que les militaires israéliens promettent plus dévastatrice qu’en 2006.

Le Hezbollah a conscience que la communauté chiite souffrirait plus que les autres d’un affrontement généralisé et qu’il pourrait subir un retour de bâton. Les affrontements au Liban sud ont déplacé 80 000 habitants et pèsent sur la reprise économique. Les hommes d’affaires chiites mettent déjà la main à la poche. Les pays du Golfe, en froid avec Beyrouth, sont peu disposés à participer à la reconstruction. Dans les autres communautés, les critiques restent encore contenues, par solidarité avec Gaza et parce que le Hezbollah joue pour l’instant la carte de la retenue.

« Cette confrontation est un laboratoire pour le Hezbollah. Le parti tâtonne, apprend du terrain, pour se préparer à l’éventualité d’une guerre plus large. Il y a un double discours pour maintenir la pression tout en gardant ouverte la porte à la négociation », analyse Kassem Kassir. Le 5 janvier, Hassan Nasrallah s’est ainsi dit prêt à envisager un compromis sur la délimitation de la frontière terrestre entre le Liban et Israël. Il existe « une opportunité historique de libérer complètement chaque centimètre carré de notre terre libanaise », a assuré le chef du Hezbollah, tout en jugeant inenvisageable une négociation « avant la cessation des hostilités à Gaza ». L’envoyé spécial américain, Amos Hochstein, mène cette médiation au succès incertain.

Cette disposition à discuter de la frontière ne signifie pas que le Parti de Dieu est prêt à céder aux demandes maximalistes d’Israël. « Une solution politique ne va pas garantir qu’Israël n’attaquera plus le Liban. Le danger est existentiel pour le Hezbollah. Il ne va accepter ni de rendre ses armes ni que ses combattants soient intégrés à l’armée libanaise », assure Kassem Kassir.

Rares sont les responsables du pays du Cèdre à croire cet objectif atteignable. Par le passé, le mouvement n’a pas hésité à montrer les dents quand ses intérêts étaient menacés, que ce soit en occupant le centre de Beyrouth, en 2008, ou en faisant taire ses détracteurs, comme le militant Lokman Slim, assassiné en 2021.

« Depuis trente ans, le Hezbollah a développé son ancrage au Liban pour protéger la résistance et ses intérêts », souligne Nicholas Blanford. Il est entré au Parlement en 1992 pour accroître son influence sur la communauté chiite, puis au gouvernement après le retrait du Liban de son protecteur syrien, en 2005. Avec ses alliés chiites du parti Amal et chrétiens du Courant patriotique libre, « il a bloqué le pouvoir pour protéger les priorités de la résistance. Il continue à le faire pour s’assurer d’avoir un président qui ne sera pas une menace pour lui et ses armes », poursuit l’expert britannique. Avec ou sans président, une fonction vacante depuis novembre 2022, le Hezbollah tient le sort du Liban entre ses mains.