Riyad - Tel-Aviv, coup de frein à la normalisation

Riyad - Tel-Aviv, coup de frein à la normalisation
السبت 4 نوفمبر, 2023

Depuis des mois, la diplomatie américaine pesait de tout son poids pour favoriser un rapprochement entre l’Arabie saoudite et Israël. La guerre remet en cause les efforts de Washington. Mais ils auront contribué à conforter la stature internationale du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman, qui multiplie les initiatives pour affirmer l’influence de son pays dans la région et au-delà.

par Hasni Abidi & Angélique Mounier-Kuhn - Le Monde Diplomatique


«Le royaume rappelle qu’il n’a cessé d’avertir quant aux dangers d’une explosion de la situation liée à l’occupation prolongée, à la privation du peuple palestinien de ses droits légitimes et aux provocations systématiques contre ses valeurs sacrées. » Tout en appelant à l’« arrêt immédiat de l’escalade entre les deux parties », le communiqué du ministère des affaires étrangères de l’Arabie saoudite, publié quelques heures après l’assaut des hommes en armes du Hamas sur Israël le 7 octobre dernier, apporte un soutien sans équivoque aux Palestiniens. Certes, les mots choisis par Riyad sont moins catégoriques que ceux du Qatar, appui financier de longue date du mouvement islamiste au pouvoir dans la bande de Gaza. Doha s’est empressé de tenir nommément Israël pour « seul responsable de l’escalade en cours en raison de ses violations constantes du droit des Palestiniens ». Mais la réaction saoudienne tranche avec celle des Émirats arabes unis (EAU), qui dénoncent « les attaques contre les villes et villages israéliens proches de la bande de Gaza » perpétrées par le Hamas et se déclarent « consternés par l’enlèvement de civils ».

Cette nouvelle guerre percute de plein fouet l’ambition prêtée ces dernières semaines à l’Arabie saoudite et aux États-Unis d’ouvrir un chapitre plus apaisé de l’histoire proche-orientale. Après des rapports heurtés pendant les premiers mois de l’administration de M. Joseph Biden, puis une période de froid consécutive à la décision du royaume de réduire sa production de pétrole malgré la flambée des prix énergétiques, Riyad et Washington étaient en pleine effervescence diplomatique depuis avril. Des efforts similaires occupaient les États-Unis et Israël. L’enjeu de cette multiplication des contacts ? La « normalisation » des relations entre Riyad et Tel-Aviv. La levée de ce tabou devait instaurer, selon les parties à la négociation, une ère de coopération dans la région propre à lui épargner la répétition des convulsions qui la secouent depuis 1948.

Certains commentateurs ont été prompts à voir dans l’attaque du Hamas une tentative de torpiller ce rapprochement, une conjecture trop simpliste pour être pleinement convaincante. Il n’en reste pas moins que le conflit hypothèque les démarches tripartites engagées ces derniers mois. L’administration américaine, qui a pesé de tout son poids pour que les discussions s’accélèrent dans le courant de l’été, a prestement affirmé son souhait de les voir se poursuivre. Mais, alors que Gaza est sous le feu des représailles israéliennes et que les manifestations de soutien aux Palestiniens ont essaimé dans le monde arabe et au-delà, il aurait été intenable pour Riyad de faire mine de vouloir prolonger les tractations. Samedi 14 octobre, deux sources saoudiennes ont confié à l’agence de presse Reuters qu’elles étaient désormais en pause, sans toutefois que la monarchie le confirme par voie officielle.Au cours du même week-end, le secrétaire d’État américain, M.Antony Blinken, a fait deux fois escale en Arabie saoudite dans le cadre de sa tournée express entreprise au Proche-Orient pour s’assurer la retenue des États de cette région menacée de déflagration.

Comme la plupart des pays du monde arabo-musulman– à l’exception de l’Égypte (1979), de la Jordanie (1994), de la Mauritanie (entre 1999 et 2010) puis de Bahreïn, des EAU, du Maroc et du Soudan dans le cadre des accords Abraham (2020) –, le royaume wahhabite n’a jamais reconnu l’existence d’Israël. Or l’intensification récente des concertations diplomatiques de même que les commentaires distillés par leurs protagonistes laissaient supposer qu’une percée historique n’était plus hors de portée, à défaut d’être imminente. « Nous nous rapprochons chaque jour un peu plus » d’un accord qui serait « le plus important depuis la fin de la guerre froide », a ainsi affirmé le 20 septembre dernier M. Mohammed Ben Salman (« MBS »),le premier ministre saoudien, alors qu’il donnait son premier entretien en anglais depuis sa désignation au rang de prince héritier (2017) à la chaîne américaine Fox News.

Deux jours plus tard, devant l’Assemblée générale des Nations unies à New-York, M. Benyamin Netanyahou estimait à son tour que son pays et le royaume étaient « à l’aube d’une avancée spectaculaire ». « La paix entre Israël et l’Arabie saoudite permettra de créer un nouveau Proche-Orient», poursuivait-il, en prophétisant la transformation « des territoires en proie aux conflits et au chaos en champs de prospérité et de paix ». « Une structure de base » a été ébauchée par les parties, confirmait à des journalistes M. John Kirby, le porte-parole du Conseil de sécurité nationale (NSC) des États-Unis le 29 septembre.

La presse américaine s’est fait l’écho des contours que devait prendre cet accord, en particulier des conditions posées par Riyad à Washington pour instaurer des liens avec Israël. Car si les trois parties ont chacune à gagner à sa conclusion, les États-Unis sont particulièrement demandeurs. L’administration Biden est avide de porter au crédit de sa politique étrangère une victoire diplomatique majeure en vue de la campagne présidentielle de 2024. Même s’il n’est pas dit que l’Arabie saoudite entraînerait l’ensemble du monde musulman dans la normalisation, vu de Washington une reconnaissance d’Israël par Riyad constituerait un tournant autrement plus décisif au Proche-Orient que les accords Abraham signés sous M. Donald Trump. Un tel parrainage permettrait en outre aux États-Unis de réaffirmer leur influence dans cette région de plus en plus courtisée par la Chine, elle-même médiatrice d’une spectaculaire réconciliation entre l’Iran et l’Arabie saoudite en mars 2023.

L’impatience américaine et la pression exercée par ses émissaires pour sceller un rapprochement d’ici aux prochaines échéances électorales ont de facto réhabilité MBS en tant qu’interlocuteur incontournable et encouragé Riyad à hisser le seuil de ses exigences à un très haut niveau. Après avoir, semble-t-il, tiré les leçons de ses agissements sur la scène internationale (guerre au Yémen, assassinat du journaliste Jamal Khashoggi), le prince héritier s’est débarrassé de ses conseillers les plus impétueux au profit de vieux loups de la politique saoudienne, tels que M. Musaid Al-Aiban, le conseiller à la sécurité nationale, cheville ouvrière du rétablissement des relations avec l’Iran. Le futur roi saoudien fait désormais feu de tout bois pour propulser son pays dans la cour des États influents à l’échelle mondiale, sur les plans politique autant qu’économique. Outre le rapprochement avec Téhéran, ce recalibrage passe, notamment, par la recherche d’une sortie de crise au Yémen, une tentative de médiation dans la guerre civile au Soudan, et un recours tous azimuts, en Arabie saoudite comme à l’international, à la force de frappe financière du fonds souverain saoudien (Public Investment Fund, PIF), doté de 700 milliards de dollars.

MBS goûtant peu les seconds rôles, il n’a jamais été question pour lui de prendre en marche le train des accords Abraham. Pour envisager de normaliser ses relations avec Tel-Aviv, il lui fallait un pacte taillé à la mesure de ses ambitions. Avant que n’éclate la guerre, Riyad avait posé quatre catégories de conditions sur la table, dont certaines s’annonçaient difficiles à accepter par le Congrès américain. La première consistait à obtenir le soutien des États-Unis pour développer un programme de nucléaire civil reposant sur l’enrichissement de ses propres ressources en uranium, ce que le deuxième producteur de pétrole du monde juge crucial pour assurer sa transition énergétique. L’Arabie saoudite souhaitait également conclure avec Washington un pacte de sécurité offrant des garanties équivalentes à celles conférées par l’appartenance à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). Elle demandait par ailleurs un accès accéléré et quasi illimité aux équipements militaires les plus sophistiqués sortant des chaînes de production américaines, mises sous pression par la guerre en Ukraine.

Restaient les concessions à obtenir d’Israël pour « améliorer la vie des Palestiniens », ainsi que MBS l’a précisé pendant son entretien sur Fox News. En se bornant à ces quelques mots, ce tenant de la diplomatie transactionnelle a paru rétrograder la cause palestinienne à un projet de renflouement économique, qui consisterait à arroser la Cisjordanie de millions de pétrodollars et à obtenir des assouplissements dans les conditions de circulation ainsi que dans l’octroi de permis de travail à ses habitants. En revanche, aucune allusion à l’Initiative de paix arabe présentée par le roi saoudien Abdallah au sommet de la Ligue arabe à Beyrouth en 2002, en pleine seconde Intifada. Placée sous le mot d’ordre « terre contre paix », elle plaide pour l’instauration de « relations normales » avec Israël en échange d’un retrait total des territoires occupés depuis 1967 et de la création d’un État palestinien indépendant.

Le texte du défunt monarque reste pourtant bel et bien la ligne officielle du royaume : le ministère des affaires étrangères saoudien a appelé à « faire avancer la paix (…) conformément à l’Initiative de paix arabe » aussitôt que les tambours de la guerre se sont mis à résonner. S’affranchissant de sa frilosité initiale, MBS lui-même a insisté le 20 octobre sur l’importance de « créer les conditions nécessaires (…) pour établir un État palestinien ». Ce conflit pourrait d’ailleurs contribuer à conforter un peu plus la stature internationale du prince héritier, dont la montée en puissance n’est plus entravée par son bilan pourtant effroyable en matière de droits humains. Selon Amnesty International, l’Arabie saoudite a exécuté 196 prisonniers en 2022, sept fois plus qu’en 2020. Une centaine d’autres au moins l’ont été entre janvier et septembre 2023. Une réalité qui ne semble plus rebuter les partenaires du royaume. En quelques mois à peine, MBS a réussi le tour de force d’aplanir les différends de son pays avec l’Iran, de se transformer en un partenaire cajolé par les États-Unis, qui le considéraient encore avec morgue il y a peu, et d’amorcer des relations de basse intensité avec l’ennemi héréditaire, Israël. En septembre, deux ministres israéliens ont fait le déplacement à Riyad, du jamais-vu.

S’il ne se situe pas encore au centre, à 38 ans, le futur roi s’est irrévocablement éloigné de la périphérie d’un jeu dont il maîtrise chaque jour un peu mieux les complexités. Quant au « méga-deal » voulu par les Américains, le temps dira s’il finira par se conclure. Or « le temps joue pour nous », ont coutume de dire les Saoudiens.