Pour Dominique Moïsi, il y a un mélange de Poutine et de Trump chez Erdogan. Comme Poutine il se verrait bien au pouvoir pour toujours. Comme Donald Trump, le président turc veut rendre la Turquie « grande à nouveau ».
Les Echos
« Le tact dans l'audace, c'est de savoir jusqu'où on peut aller trop loin » disait Jean Cocteau. En procédant à l'arrestation de son principal opposant politique, le maire d'Istanbul, Ekrem Imamoglu, le président turc, Recep Tayyip Erdogan a-t-il été trop loin ? Depuis une Depuis une semaine chaque soir les manifestations se succèdent dans l'ensemble du pays. Et la pression ne faiblit pas en dépit de la répression: plus de 1.500 personnes ont déjà été arrêtées. La Turquie sous la férule d'Erdogan, au pouvoir depuis vingt-trois ans, était devenue une démocratie illibérale, de plus en plus autoritaire. Est-elle sur le point de se transformer en une dictature?
Il y a un mélange de Poutine et de Trump chez Erdogan. Comme Poutine il se verrait bien au pouvoir pour toujours, même si les deux hommes qui ont à peu près le même âge (71 ans pour Erdogan, 72 ans pour Poutine) voient leur horloge biologique inexorablement jouer contre eux. Comme Trump, Erdogan, veut rendre la Turquie grande à nouveau.
Il y a chez lui au-delà de son nationalisme religieux et conservateur, un rêve néo-ottoman, présent dès son arrivée au pouvoir. Et ce rêve semble moins abstrait aujourd'hui. Le contexte régional et international ne joue-t-il pas en faveur de la Turquie? Au Moyen-Orient depuis le 7-Octobre et la guerre de Gaza, il y a plus de Turquie et moins d'Iran.
Situation ironique
La conjoncture a été plus favorable aux descendants de l'Empire ottoman qu'à ceux de l'Empire perse. La chute du régime de Bashar el Assad en Syrie a affaibli Téhéran et renforcé Ankara. Face au désordre grandissant dans la région, le mon de n'a-t-il pas besoin d'une Turquie forte et stable? Et c'est également le cas en Europe. La Turquie est sur le flanc sud de l'OTAN l'équivalent de la Pologne sur son flanc est: un acteur incontournable. Une situation ironique aux yeux de l'histoire.
Ottomans en 1683, ce sont les troupes polonaises menées par Jan Sobiecky qui ont fait pencher la balance du côté de la chrétienté. Dans la guerre en Ukraine, de par leur contrôle sur les détroits, les Turcs jouent un rôle décisif Avec habileté, s'inspirant des qualités de la diplomatie de la Sublime Porte, Erdogan sait naviguer entre Washington et Moscou, Bruxelles et Pékin. Porté par le flot des autoritarismes et la mode qui est aux hommes forts, Erdogan se croit-il intouchable et se sent-il irrésistible? Ce ne sont ni l'Amérique de Trump, ni la Russie de Poutine qui vont lui reprocher d'engager la Turquie sur la voie de la dictature.
Le problème pour Erdogan ne vient pas de la conjoncture internationale, mais de la conjoncture de son pays. La Turquie n'est pas la Russie. Erdogan ne peut traiter Imamoglu, comme Poutine a traité Navalny. Il existe une fibre démocratique beaucoup plus forte en Turquie, un pays qui a été très longtemps, et qui est toujours sur le papier, candidat à l'Union européenne.
Les Turcs sont moins concernés par les rêves de grandeur néo-ottomane de leur président qu'ils ne le sont par la situation économique de leur pays et la cherté de la vie. Plus de vingt ans au pouvoir, c'est simplement trop long pour un seul homme. Vingt ans c'est exactement la différence d'âge qui sépare Erdogan de son rival. Et pour la première fois, l'opposition a trouvé un candidat charismatique, qui remplit toutes les conditions pour succéder à Erdo-gan en 2028, lors de la prochaine élection présidentielle. Erdogan a senti le danger et considérant que la meilleure forme de défense est l'attaque, il a pris les devants, jetant la jeunesse turque dans la rue, faisant s'effondrer la livre turque ainsi que la Bourse. Les marchés financiers n'aiment pas l'incertitude.
Et maintenant ? Quel sera le résultat de l'épreuve de force entre le pouvoir et l'opposition? Rien n'est pire pour un dirigeant fatigué qu'un coup d'Etat manqué. Sur les panneaux brandis par les manifestants, on pouvait lire: Si l'oppression est légitime, la rébellion devient un droit. Ce qui se passe dans les rues turques va au-delà du simple sort de la Turquie et aura potentiellement un effet sur l'avenir de l'Iran des Mollahs, sinon sur celui de la cause de la démocratie dans le monde.
En franchissant le Rubicon qui sépare la démocratie autoritaire de la dictature, Erdogan prend le risque de faire de la Turquie un pays où les caisses de l'Etat sont vides et les prisons sont pleines.