Un discours pour l’Occident, un autre pour le monde arabe : à qui le Hamas réserve-t-il vraiment sa vérité ?

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Un discours pour l’Occident, un autre pour le monde arabe : à qui le Hamas réserve-t-il vraiment sa vérité ?
الأربعاء 3 يناير, 2024


Pour séduire le public occidental, le Hamas souhaite que le récit de guerre porte sur les souffrances des civils palestiniens et la destruction des infrastructures de Gaza

Henry Laurens - Atlanticco

Atlantico : Dans le conflit qui l’oppose à Israël, le Hamas tente de garder la main dans le cadre de la guerre de l’information. En quoi le Hamas tient un double discours et a une double approche au regard de sa position vis-à-vis de l’Occident ?
Henry Laurens : Après le 7 octobre,le Hamas a cherché à se justifier en se référant à sa charte et à son manifeste. Le Hamas est très impliqué dans des discussions et des manœuvres politiques du côté du Qatar et également avec l'Egypte. Il y a des différences de discours et des dialogues différents entre le commandement militaire du Hamas qui est à Gaza et le commandement politique qui est au Qatar. Il est trop tôt pour connaître toutes les interactions entre les deux branches et les deux types de discours mais ils cohabitent afin de faire prévaloir les intérêts du Hamas.

La pression du Hamas vis-à-vis de l'opinion occidentale sur la souffrance des habitants de Gaza peut-il avoir une influence sur l'issue du conflit et sur un cessez-le-feu ?
Cela peut effectivement jouer un rôle déterminant. En 1982, c'est le massacre de Sabra et Chatila qui a conduit l'armée israélienne à évacuer Beyrouth.

La position des puissances occidentales apparaît comme de plus en plus paradoxale aujourd’hui. Nous avons pleuré sur la terreur infligée par les attaques russes sur l'Ukraine mais, en même temps, nous expliquons que les bombardements israéliens sont légitimes. En deux mois, il y a eu plus de morts de femmes et d’enfants dans la Bande de Gaza qu’en deux ans en Ukraine.

Cela aboutit à une sensation de deux poids, deux mesures. Cela fragilise la position des Occidentaux. Le Hamas tente donc d’avoir une influence sur l’opinion publique occidentale en insistant sur les bombardements israéliens et sur les victimes civiles à Gaza.

Le fait que le Hamas souhaite que le récit de la guerre porte sur les souffrances des civils palestiniens et la destruction des infrastructures à Gaza a-t-il un impact dans les médias et sur l'opinion publique en Occident ?
La communication du Hamas et les messages relayés par l’organisation sont focalisés sur la souffrance terrible des habitants de Gaza. Cela tend à neutraliser en quelque sorte les atrocités qui ont été commises le 7 octobre.

Dans ce contexte, l'Afrique du Sud vient d’accuser Israël, devant la Cour internationale de justice (CIJ), de se livrer à des « actes de génocide contre le peuple palestinien à Gaza ».

Sur le terrain, cela est corroboré par la destruction des hôpitaux, des ressources et l’absence de ravitaillement. L'intentionnalité est toujours discutable dans le cadre des bombardements, mais il est clairement perceptible que nous sommes devant un plan organisé de destruction des conditions de vie de la population. C’est la force de l’argumentation de l’Afrique du Sud.

Il est évident que la scène politique du Proche-Orient se répercute chez nous en Occident et inversement. Avec son discours et son narratif, le Hamas essaye de capitaliser sur la situation auprès de l’Occident et de l’opinion internationale.

Le 7 octobre a fait écho à la Shoah et a été vécu comme une espèce de réplique. En cela, nous avons réagi comme nous ne l’avons pas fait pour les événements terrifiants qu’ont connu des pays comme le Soudan et l’Ethiopie ces derniers temps.

Cette exceptionnalité se comprend par le renvoi à la destruction des Juifs d’Europe et à la Seconde Guerre Mondiale, autrement dit à notre histoire. Mais du coup cette exceptionnalité s’est étendue aux Palestiniens par le fait même qu’ils apparaissent comme victimes des victimes de la Seconde Guerre Mondiale. De plus, la Palestine apparaît comme un cas non réglé de colonialisme européen d’où la mobilisation de la communauté internationale aussi bien pour la dimension « nazie » que pour celle du « colonial ». Il suffit de voir les images qui pullulent dans les réseaux sociaux , Netanyahu en Hitler par exemple.

L’ironie du sort est que Netanyahu a fondé sa carrière sur ce genre de rapprochement (les Arabes comme nazis voulant exterminer les Juifs).

Le Hamas tente de garder la main dans le cadre de la guerre de l'information. En quoi le Hamas tient un discours différent en fonction de ses interlocuteurs ? Est-ce que le statut d'exil des dirigeants du Hamas ne les pousse-t-il pas à devoir négocier ou à rechercher des alliés dans la crise actuelle au Moyen-Orient ?
Le Hamas a publié un manifeste en octobre dernier affirmant entre autres qu’il ne s’en prenait pas aux populations civiles. Mais ce qui compte, n’est pas tant ce que dit le Hamas, c'est ce que montre Al Jazeera. Concernant ses alliés, s'ils sont au Qatar, c'est parce qu'ils ne peuvent pas être en Syrie et donc ne peuvent pas être vraiment au Liban. Le Hamas avait une alliance stratégique avec le Hezbollah et la Syrie.

Mais à partir de la guerre civile de 2011 en Syrie, le Hamas s'est rappelé qu'il était affilié aux Frères musulmans. Donc il a soutenu la révolution syrienne contre le régime de Bachar el-Assad. Le Hamas s'est trouvé, quelque part, à faire défaut à l'axe de la “résistance”. Ils sont revenus en arrière et ont compris que les islamistes n'allaient pas gagner la guerre de Syrie. Il reste que le Hamas n'est pas à Damas. Il est au Qatar. Il est aussi en partie à Beyrouth au sens où le Hamas a fait aussi ces derniers temps une OPA sur les camps palestiniens du Liban. Mais il n'y a pas de véritable gouvernement du Hamas au Liban.

Le Qatar et les services égyptiens se présentent comme médiateurs. Ce sont eux qui discutent. Ils y trouvent leur compte en apparaissant comme incontournables. Comme on ne discute pas avec des terroristes, on a besoin d’intermédiaires…